Rassemblement contre la discrimination faite aux homosexuels
Chili. Santiago. 30/03/13
La torture.
Problème central de la Patrulla Juvenil
“Une photo de la cellule communiste clandestine a échappé aux perquisitions de la police polonaise, puis à celles de la Gestapo. Ils sont une dizaine de très jeunes gens au visage fermé. Ils se ressemblent tous : une passion commune les habite, et la tension donne à leurs traits une dureté uniforme. Ils sont à la fois farouches et désespérés.”
La Orquesta Roja, Gilles Perrault
Pourquoi les jeunes de la Patrulla Juvenil se sont reconnus en lisant ce livre…
Rassemblement contre la discrimination faite aux homosexuels
Chili. Santiago. 30/03/13
En France, la commission des lois du Sénat a préparé le texte autorisant deux personnes du même sexe à se marier. Il sera examiné dans l’hémicycle à partir du 04 Avril. Aujourd’hui, le Chili tente lui aussi d’avancer dans cette voie…
Ce samedi 30 mars, des centaines de jeunes se sont rassemblés dans le centre-ville de Santiago. Ils ne demandent pas encore de lois comme dans nos pays européens, mais tout simplement le droit d’exister. Il est encore impensable pour un couple homosexuel de se tenir la main en public . Il faut attendre la pénombre des soirées, quand les rues se vident et qu’il n’y a plus de menaces. Les couples qui osent braver cet interdit risquent gros, et bien plus que de seuls regards réprobateurs. Ils s’exposent aux insultes et aux coups.
Le rassemblement n’a encore rien d’une Gay Pride. Il y a bien un podium, où se succèdent les shows et les discours en faveur de la tolérance sexuelle, mais les démonstrations des jeunes restent timides. Personne ne s’aventure à embrasser sa moitié face aux carabineros, qui encerclent la manifestation. On sait tous combien ce milieu est réputé machiste et peu ouvert d’esprit. On sait aussi que la police chilienne s’autorise souvent la liberté de frapper même lorsqu’il n’y a aucune raison de le faire.
Au Chili, il n’est toujours pas question d’avorter librement, pas question pour toutes les jeunes filles de prendre la pilule contraceptive et très mal vu d’aller acheter des préservatifs en pharmacie.
Le chemin est encore sinueux! Toutefois, malgré l’entrave intellectuelle imposée par l’Église catholique et les évangélistes, ces jeunes font part d’une grande ouverture d’esprit. J’ai interviewé trois amis homosexuels (photo ci-dessus), unis dans leur combat pour que leurs préférences sexuelles soient reconnues et acceptées.
Pour ceux qui maitrisent l’espagnol, l’intégralité de l’interview est disponible sur ce même site, dans l’article précédent. Pour les autres, j’ai retranscris ci dessous un bref passage de notre discussion:
Comment ça se passe dans votre vie de tous les jours?
On est discriminés au Chili, il y a une discrimination permanente.
Et par exemple, qu’est-ce qu’il peut t’arriver si tu tiens la main à ton petit copain dans la rue?
Ils crient, t’insultent, te frappent parfois. Ici, il y a un groupe, qui s’appelle les « nazis* », ils viennent d’Allemagne et ils sont contre nous. Et donc, on ne peut pas avoir une vie heureuse ici, on ne peut pas tenir la main de son petit ami comme on pourrait le faire à Paris.
Alors comment faites vous, il faut se cacher pour se retrouver?
Oui, il me rejoins chez moi, ou alors je peux lui tenir la main à l’extérieur mais la nuit, quand il n’y a personne dans la rue. Tu vis avec cette peur en fait. Tu ne peux pas vivre librement! Je crois que le Chili est un pays qui n’évolue toujours pas sur le plan social. Parce que j’ai vu dans d’autres pays d’Amérique du Sud, en Argentine par exemple, c’est beaucoup plus libre.
* Beaucoup d’allemands ouvertement nazis se sont exilés dans les pays d’Amérique du Sud, et plus particulièrement au Chili, après la défaite d’Hitler. A partir de 1973, le Chili est dirigé par le dictateur Pinochet, qui les accueille à bras ouverts..
Un des jeunes conclura sur le fait que dans sa propre maison, ses parents ont accepté son homosexualité, mais que « son père fait comme si rien ne s’était passé ». Il lui parle de petites copines, d’enfants et refuse de voir la vérité.
Finalement, il est certes plus dangereux et plus difficile d’assumer son homosexualité au Chili qu’en France , mais les mentalités ont du mal à évoluer dans les deux pays, pourtant très différents. Ici, des groupes d’extrême droite les menacent régulièrement, en France d’honteuses manifestations continuent de les discriminer. Il y a 23 ans que l’organisme mondial de la santé a retiré l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Et 31 ans que l’homosexualité n’est plus considérée comme un délit en France.
La prise en compte par le législateur est un grand pas, mais il reste beaucoup de chemin à parcourir pour bousculer des mentalités qui ne sont que trop figées.
Témoignage de trois chiliens en faveur de la liberté sexuelle.
En lutte permanente contre ceux qui jugent leur homosexualité.
30/03/2013
Alberto Galleguillos Jaque
Mi ultima clase de historia de Chile
Témoignage d’un lambda chilien de la génération dictature, qui conte l’horreur de façon poignante et modeste.

Nous sommes dimanche soir. Santiago est oppressante. Il n’y a personne dans les rues mais la chaleur étouffe chaque recoin.
Je décide de faire un tour sur le site web du musée de la Mémoire et des droits de l’Homme : ce soir, une pièce de théâtre sur Carlos Enrique Lorca Tobar est présentée.
Je vois cette opportunité comme un chance, qui n’arrive pas souvent dans le temple de la mémoire chilienne politiquement correcte, où ce qui clive n’a pas sa place. La preuve, quand Tzvetan Todorov y est venu en Novembre pour y dire, droit derrière son pupitre, que le communisme faisait partie des grands dangers messianiques de la planète, Ricardo Brodsky et ses compères ne cillèrent aucunement. Pas question de faire de vague, le temps du néolibéralisme est arrivé.
Première impression en arrivant dans la salle : nous sommes environ une vingtaine. J’ai compris que la période de la dictature n’intéressait pas les chiliens et qu’ils préfèrent bien plus la résilience aux souvenirs douloureux, mais là tout de même !
Je dois - avant de mener mon réquisitoire - vous expliquer qui était Carlos Lorca : président de la Jeunesse Socialiste avant le Coup d’État, il est aussi un des plus jeunes députés du gouvernement d’Allende.
Sous Pinochet, il décida de défier le pouvoir, afin de maintenir un parti socialiste déserté par les principaux dirigeants. Aidé d’autres jeunes, simples militants, ils vont épouser la clandestinité et les risques que celle-ci engendrait.
Plus tard, en 1975, cette direction sera démantelée dans son ensemble par les militaires, et Lorca ne réapparaitra pas. Encore aujourd’hui, aucune enquête sérieuse n’a été menée par le gouvernement sur les circonstances de sa mort : il y a le risque d’ouvrir un placard renfermant beaucoup trop de cadavres. Sans compter que ces cadavres ont l’odeur âpre de la honte, et pas seulement pour les partisans de Pinochet, mais également au sein du propre Parti Socialiste Chilien.
Le rideau se lève, je découvre un jeune homme au physique proche de Lorca, que je reconnais grâce à mon travail d’archive. Petit à petit, ces portraits en noir et blanc, ces photos d’époque, ont fini par m’habiter quotidiennement dans mon travail.
Pourtant, je vais détester cette pièce. L’acteur interprète très mal le jeune député socialiste mort pour ses idées. Après tant de recherches et de discussions avec ses anciens amis socialistes, je ne peux pas adhérer à ce qui est joué devant moi.
Qu’a t-il lu sur Lorca ?
S’est-il renseigné sur la personnalité et le vécu de son personnage?
Sur l’image qu’avait de lui le pays à l’époque?
La pièce se divise en trois moments : sa vie politique pendant l’Unidad Popular (1971-Août 1973), l’annonce du Coup d’État et enfin sa résistance clandestine.
La première partie met en scène une marionnette représentant Allende, et guidée par Lorca.
L’acteur adopte l’air idiot du jeune militant buvant les paroles de son mentor politique. Approuvant chaque réforme, chaque parole prononcée. Or, dans la réalité, si Lorca avait des positions très proches de celles du président, il conservait son jugement critique et se permettait de donner un avis personnel.
De plus, l’acteur se plait à le représenter en jeune révolutionnaire insouciant.
S’il connaissait mieux le contexte politique de l’époque, il aurait évité cette erreur grossière : Lorca était davantage l’incarnation d’une « révolution raisonnée ». Cet infatigable consensuel était en permanente recherche d’alliances et de compromis avec les autres forces politiques, afin d’apaiser une société en crise.
Au contraire, l’aspect révolutionnaire, radical, le fameux « avanzar sin transar » était plutôt porté par les cadres du Parti Socialiste, à commencer par son Secrétaire Général, Altamirano.
Pendant la deuxième partie, l’acteur se roule par terre, pleure seul face au public pendant deux longues et interminables minutes. Il interprète un homme peureux et idéologisé jusqu’à la moelle.
Lorca était un homme fort, décidant, avec un courage suicidaire, ne pas fuir, de ne pas abandonner la démocratie aux armes et à l’ignominie. Porteur des causes d’Allende, mais toutefois libre et critique, il publiera en 1974 « el documento de Marzo », exposant ses opinions sur l’échec du socialisme chilien.
Enfin, l’interprétation de l’acteur sur la période de clandestinité reste très sommaire : Carlos est assis, torse nu, et son corps s’agite au rythme de la « gégène » ( torture exercée par l’application de courant électrique sur les zones érogènes du corps). C’est oublier que la clandestinité a signifié beaucoup d’autres choses pour les jeunes membres de la direction : les réunions dans les maisons de sécurité, les planques chez de parfaits inconnus qui risquaient leur vie pour eux , les points de rencontre dans les rues de Santiago, la diffusion de journaux clandestins, etc.
Lorca est présenté simultanément comme un disciple, un couard, et un martyr. Il n’est, durant cette pièce, qu’une victime de l’Histoire.
C’est oublié que cet homme a pris des décisions importantes pour les socialistes, pour le pays et concernant sa propre vie . Il a décidé de résister à un système implacable, où la dictature autant que l’absence d’aide de son propre parti l’ont broyé.
Je dois pourtant me rendre à l’évidence :
Pourquoi l’histoire d’un homme qui incarna le parti socialiste intérieur, abandonné à la DINA par sa propre direction, aurait-il une place officielle dans les politiques publiques de la mémoire?
Dirección de la Juventud Socialista
Abajo, de izquierda a derecha, el segundo : Jaime López
Le premier obstacle à la définition de ce groupe réside dans sa dénomination : la plupart rejette ce terme de “Patrulla Juvenil”, inventé par Altamirano, secrétaire général du Parti Socialiste Chilien depuis l’extérieur.
Il se voulait en effet réducteur et péjoratif : un groupe de jeunes socialistes convaincus de pouvoir résister à la dictature et reconstruire le Parti Socialiste, sans expérience, depuis l’intérieur.
Deux autres formes de dénominations naissent au même moment : « los hijos de Lorca » , (« les fils de Lorca »), Lorca ayant été un jeune militant député socialiste, reconnu comme le leader du parti à l’ intérieur, jusqu’à son arrestation et sa disparition en 1975.
Un autre nom circule également : « la dirección de los pantalones cortos » (la direction des culottes courtes).
Toutes ces appellations les définissent comme jeunes, héritiers de dirigeants politiques plus expérimentés mais absents.
Ils sont tous nés dans les années 50, et passent leur enfance dans le Chili des années 60, culturellement riche, foisonnant de révolutions multiples, comme partout dans le monde. Ainsi, quand arrive la coup d’État, ils ont tous plus ou moins vingt ans, se sont politisés à travers l’expérience de la Unidad Popular d’Allende, et font partie de la jeunesses socialiste. Ils ont baigné dans l’expérience culturelle du marxisme tiers-mondiste, d’une rhétorique collective où la compréhension du politique passe par la culture. Ce groupe est né d’un processus de développement culturel riche, mais qui est aussi le premier terreau de l’individualisme moderne.
Ce qui les propulse au devant de la scène politique chilienne, c’est le Coup d’État de Pinochet en 1973. Allende tombe sous les bombes, la Moneda avec lui. Le Parti Socialiste est considéré comme subversif, comme une menace communiste et fait donc partie des entités politiques à exterminer. Les dirigeants et militants vont, à partir de ce jour, être recherchés par la police politique.
Les hommes politiques du gouvernement d’Allende se réfugient alors dans les ambassades, afin de partir à l’étranger : leurs visages, connus de tous à travers la presse, les compromettent beaucoup trop. Ils sont des proies faciles. D’autres n’auront pas toujours le temps de s’exiler, et se retrouveront prisonniers sur l’Ile Dawson, dans des conditions climatiques terribles et un dénuement effrayant.
Les militants des jeunesses socialistes ont perdu leur président, leurs espoirs de créer un société socialiste juste et démocratique, et n’ont qu’un objectif : reconstituer un parti démantelé, le faire survire à la dictature. Cette dictature qu’il faudra vaincre.
En situation économique difficile, n’ayant pas les moyens de se cacher à l’étranger, et moins connus que les membres de la direction du parti, ils restent. Puis finissent par se rassembler, contacter ceux qui sont aussi restés et fondent un parti clandestin.
Ils décident aussi de « tenter quelque chose » pour un homme , qu’ils admirent, et qui pour beaucoup, est une sorte de « Père spirituel » : Carlos Enrique Lorca Tobar.
Personne publique, connue, reconnue et porteuse du socialisme d’Allende. Carlos Lorca reste au Chili, monte la direction clandestine, aidé de ses amis fidèles: Jaime Lopez, Exequiel Ponce, et Ricardo Lagos. L’objectif est de rebâtir le PS, dont les dirigeants, les locaux et l’argent ont disparu.
Lorca et ses amis contactent les militants des jeunesses socialistes frustrés d’avoir vu mourir leur espoir sans même avoir pu le défendre.
Certains répondent à l’appel, un appel bien particulier: reconstruire le Parti de manière clandestine, organiser des actions secrètes afin de faire chuter la dictature.
La plupart vont recourir à un engagement total : ils s’éloignent de leur famille afin de la protéger, abandonnent leur carrière universitaire, et se compromettent dans des actions illégales. S’en suivent des points de rencontres sur les Alamedas de Santiago pour déjouer la surveillance des carabineros, des réunions clandestines et des mises en danger permanentes.
Seulement, les techniques d’investigation utilisées par la DINA se développent, devenant plus performantes, et les arrestations vont se multiplier.
Juin 1975, c’est la fin d’une époque, celle de Lorca, de son « documento de Marzo » où il analyse la déroute du gouvernement populaire, et de la première résistance socialiste à la dictature.
Sa direction tombe avec lui. Son ami le plus proche, Jaime Lopez, est suspecté de collaborer avec la police de Pinochet. Les survivants, à nouveau dispersés, sont profondément choqués par cette possibilité de trahison. Ces survivants, déjà actifs sous l’époque Lorca, sont précisément les personnes qui vont constituer mon groupe d’enquête.
Lopez disparaît en décembre 1975, jusqu’à ce jour aucune lumière n’a été faite sur cette affaire.
C’est ici que naît la Patrulla Juvenil, los « hijos de Lorca » : ils décident de remettre debout les vestiges d’un parti à nouveau démantelé, reprennent péniblement les prises de contacts. Mais rien ne sera plus jamais pareil : les doutes et suspicions ont franchi les portes de la direction clandestine. On espionne son camarade, on ne se livre plus et on garde ses peurs pour soi. C’est une période de profonde solitude pour tous. Toutefois, ils sont un groupe uni face aux menaces et à l’insécurité permanente.
C’est aussi une prise de conscience collective : personne ne peut résister plus de 48 heures à la torture. C’est la prise de conscience que la police « est plus forte », qu’elle a une arme infaillible : celui qui livre mon nom sous la torture, puis-je dire que c’est un traître?
Malgré ces interrogations, auxquelles beaucoup n’ont pas encore trouvé de réponse aujourd’hui, ils remettent sur pied une direction. Cette fois, ils ne sont plus légitimés par la présence du député Lorca, dont la trace a été perdue à Colonia Dignidad (centre de torture dirigé par Paul Schäfer, ancien nazi).
Ils sont seuls. Leur unique argument face aux railleries du secrétaire général, placé avec le parti, à l’extérieur, c’est qu’eux, ils sont restés dans le pays. Ils sont confrontés en permanence à la persécution des brigades militaires, au risque de torture et de mort.
Leur relation avec la direction du Parti Socialiste Chilien est très complexe : Altamirano refuse de les reconnaître comme direction officielle du Parti, et ces mêmes jeunes ne tolèrent pas le discours radical du premier secrétaire. Trois jours avant le Coup d’État, Altamirano avait prononcé un discours, ne laissant aucune place à la négociation avec les autres partis, afin de pacifier la situation sociale. Ce jusqu’au boutiste tranche avec la vision politique de Lorca et plus tard avec celle de la « Patrulla Juvenil », davantage portées sur le consensus et le dialogue.
Ces jeunes, fils et filles de Lorca, ayant survécus à la chute du chef en 1975, vont eux aussi vivre des expériences profondément traumatiques.
Le premier traumatisme, on l’a vu, est la trahison supposée d’un membre interne au groupe, ami de tous. Le deuxième traumatisme est la chute de la direction, la mort des amis et du mentor politique.
Malheureusement les expériences traumatiques ne s’arrêtent pas la.
La plupart sont arrêtés, menés dans des centres de torture. Ils subissent alors des châtiments corporels inhumains et dégradants, les militaires essayant de leur extraire des informations par tous les moyens. La direction clandestine avait été construite de telle façon que chaque membre ne connaissait que son supérieur, qui était l’exécutant d’un autre supérieur, et ainsi de suite. Cette formation évitait toute arrestation massive. (cette construction est très bien expliquée dans le film La bataille d’Alger). Tous utilisaient également des noms politiques.
Pourtant, face aux trahisons de plus en plus nombreuses, et à l’efficacité implacable de la torture, le groupe s’effrite au fil des noms abandonnés aux tortionnaires.
Après l’expérience de la torture, la perte de toute dignité, ils ont souvent quelques jours pour plier bagage et partir du pays.
Ils se retrouvent en Europe ou aux États-Unis, sans le sou. Se confrontent aussi à la direction extérieure, avec qui ils vont devoir vivre. Comment retrouver ses camarades en RDA après tant d’oppositions, de souffrances, et de non-dits? Comment ne pas leur en vouloir, de ne pas avoir vécu tout ça?
L’exil passe..la dictature s’épuise. Le PS se divise à la fin des années 70. L’affaire Letelier et les pressions internationales permettent à quelques uns de revenir au Chili dans les années 80. Pour bâtir la concertation et amorcer la transition vers la démocratie.
Le Parti Socialiste joua un rôle très important pendant cette période, et les jeunes de la Patrulla Juvenil en particulier: à travers le courant Almeydista, ils se diviseront entre les Terceristas et la Nouvelle Gauche de Camilo Escalona. Tirant les leçons des échecs précédents, ils vont tenter de construire une démocratie minimaliste, moins clivante que celle d’Allende, et avant tout portée sur l’alliance large entre partis.
Mais il faut comprendre la difficulté qui se présente à ces jeunes qui sont alors des hommes mûrs prêts à prendre des responsabilités politiques: ils ont vécu des années avec un objectif en tête, vaincre la dictature, et ne parviennent pas à trouver l’objectif futur capable de relever le Chili. Ils sont légitimés, ont leur place … Mais n’ont pas la solution, leur temps est passé.
Ils ont pourtant leur heure de gloire en politique, avec l’arrivée de German Correa comme premier secrétaire du Parti, un des leurs.
Mais comment continuer à faire exister le groupe de la « Patrulla Juvenil » dans ce nouvel environnement? Ce qui les rassemblait auparavant, c’était la peur de mourir, la lutte contre un ennemi puissant, la défense d’idéaux telle que la liberté.
Et maintenant?
Le groupe n’a plus légitimité à exister, et les trahisons internes rongent petit à petit les liens qui les unissaient. Ils ne se font plus confiance, changent de comportement, ou « trahissent » l’esprit du groupe pour une carrière politique personnelle.
C’est l’éclatement, la diaspora des fils de Lorca.
En 1993, German Correa accepte la proposition du gouvernement de Frei, les intérêts personnels et la démocratie médiatique, individualiste ont eu raison du groupe.
Aujourd’hui?
Tous souffrent. Certains ont eu des carrières politiques, d’autres les ont fui.
Ce sont tous des héros manqués, qui entretiennent des relations constantes entre eux, incapables de se séparer complétement, mais rongés par les remords, les doutes, les secrets et les incompréhensions.
Le groupe est mort, et n’a pas eu le temps de construire un récit historique commun.
On ne les inclut pas dans l’Histoire du pays, le présent néolibéral les ignore et dans le futur, ils ne seront plus là.
Psychologiquement, quelques uns ont surpassé le gouffre. Mais au fond, ça reste douloureux. Très peu ont exercé sur eux-mêmes une introspection.
Pourtant, une des membres de ce groupe a un des noms les plus connus de l’Histoire chilienne, Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et ex-petite ami de Lopez, « le traître ».
La « Patrulla Juvenil » aujourd’hui, c’est ceux qui se sont fait un nom en politique, et ceux qui n’y sont pas parvenus, ou qui ne l’ont pas voulu…
L’absence de reconnaissance, toutefois, les ronge tous.
Resiliencia…
Nous sommes un samedi après-midi, on a installé la grande table à l’ombre du soleil agressif de Santiago. Quatre hommes fument leurs cigarillos, discutant tout bas, émus de se revoir après tant d’années. Pas très attentifs à la discussion toutefois, parce qu’inquiets de ne voir venir personne à cette réunion, après tout, très osée, même un peu folle…
Petit à petit pourtant, les anciens « companeros socialistas », amis de clandestinité, affluent dans la cour. On se regarde, on s’observe, étonnés, pas tout à fait rassurés. Et avec cette méfiance dans le regard, caractéristique à tout ancien résistant.
J’entre aussi en scène, si ce n’est en observatrice. Je ne suis pas comme eux, je n’ai rien d’une héroïne, je suis au second plan. Ils le savent, je suis celle qui essaie de les analyser, de les comprendre. Je suis là pour tenter de faire cette réflexion sur eux-mêmes, que la plupart n’osent pas faire…
D’ailleurs, quand on oublie mon nom, c’est pratique: « tu sais, c’est celle qui nous analyse », dit-on le sourire aux lèvres.
Je rejoue à la petite souris, je discute, je me place négligemment dans un des petits groupes, vite formés, et j’écoute : « tu sais moi, ils m’ont fait sortir du pays comme un tueur! Avec les carabineros au cul et toute leur mise en scène. J’ai même pas pu dire au revoir à mon gamin. Ah si, à travers une vitre, tu parles! ». « Et moi! J’aurais pas du l’ouvrir à ce moment, ils m’ont démonté, à coups de crosse ». « …N’empêche, ça fait du bien de se revoir, après tout ce temps, qu’est-ce que t’as changé toi! T’es devenu quoi? ».
Ce qui est le plus frappant pour moi, petite naïve qui n’a jamais connu la guerre ni la violence, c’est que tout ça est dit en souriant, en rigolant et en se tapant sur l’épaule. Si ce n’était pas le soleil qui m’ahurissait à cette époque, ça aurait été sans nul doute ce naturel fou à lier!
Passé l’étonnement, il a fallu me rappeler mes réflexes d’apprentie sociologue : il n’y a pas que la bouche qui parle chez une personne. En effet, en même temps que ces chers types racontaient leurs expulsions respectives du pays avec le sourire le plus large possible, les mains tremblaient comme ce n’est pas permis…
Ce que l’on veut tous savoir, c’est pourquoi ces femmes et ces hommes, anciens résistants socialistes des années Pinochet, se réunissent aujourd’hui. Pour rebondir, réapparaitre, re-dire quelque chose à la société la plus inégalitaire et néolibérale du monde actuel?
Parce que la petite flamme, elle est pas tout à fait morte quoi…
Alors l’idée, c’est de fonder un parti alternatif.
Pas pour gagner les élections, mais pour apporter des réponses à cette société en crise de représentativité. Parce qu’avec l’expérience et la dureté de ce qu’ils ont vécu, ils ont surement des réponses. Parce qu’ils pensent qu’il manque quelque chose aux manifestations étudiantes pour se lancer véritablement.
Bien sur, Michelle Bachelet, c’est leur « companera », leur amie de toujours. Mais comme ils le disent si bien « La Michelle, on ne sait plus ce qu’elle pense, et elle ne règle pas les problèmes ». Alors ils se réunissent, de gauche extrême, de gauche mesurée, de nouvelle gauche libre, etc. Comme d’habitude, on est noyé dans les mouvances du PS, mais ça, on ne le changera plus, c’est devenu constitutif.
Ils sont un peu effrontés ces héros. Ils ne sont plus dans leur époque et ils nous bassinent encore à nous dire qu’ils détiennent la vérité.
Sauf que face à un gouvernement de droite qui permet à des carabineros de tabasser, et de tuer - accidentellement, il en va de soi – des étudiants en pleine manifestation. Ou face à un PS qui ne vaut plus que quelques pesos de crédibilité, on est content qu’ils aient décidé de revenir!
Affaire à suivre…